Ittoqqortoormiit, jour 11

Sortie dans l'unique bar du village hier soir. L'impression de se retrouver dans le salon de quelqu'un, les guirlandes de Noël en plus. Les canettes de bière 33cl et les tubes internationaux. Dehors, le vent balaye les herbes folles et le tumulte du ciel. À trois heures du matin, les enfants errent toujours sur l'aire de jeu. Les mêmes qui ne ratent jamais une journée à l'école avec nous. L'air est humide et des motifs se dessinent dans les vagues dénudées. Le ciel est plus noir que la nuit. Niels a un mouvement de recul quand il apprend qu'on a bu de l'alcool, il fronce imperceptiblement les sourcils et quelque chose dans son visage change à jamais. 

Le lendemain matin, la fête a migré à domicile. la musique s'échappe par les fenêtres qui battent au vent tandis que les enfants jouent dehors, sautent dans les flaques rouges et jouent au football avec un ours en peluche. L'ordre des choses est en place. Une sorte de monde parallèle où les enfants sont dehors et les adultes toujours dedans. Expérience brutale et bouleversante. Loterie sans merci. Dans les dessins des enfants, la terre dépasse le ciel et enterre la maison minuscule.

Ce soir, le ciel est descendu sur terre pour faire régner sa loi. La glace a été chassée à l'horizon et forme une ligne fluorescente, qui délimite les deux mondes. Au bar, un nouveau blessé affiche son suicide raté.

Ittoqqortoormiit, jour 10

L'île des enfants perdus ce soir. Tous ont été lâchés dehors. La tempête se prépare derrière les nuages et derrière les murs. Le sourire de Robert brille encore plus fort pourtant sur le chemin de terre.

Ici, les institutrices ne reçoivent pas des fleurs mais de la viande fraîchement chassée, et du poisson encore palpitant. Chaque semaine. L'homme à la balafre était un arnaqueur, il avait certainement besoin d'argent pour des spiritueux en nous vendant du boeuf musqué déguisé en ours polaire. Ça valait le coup de tenter sa chance auprès des bleus du village. 

Ce matin, c'était le roller coaster sur le quad de l'homme à tout faire de l'école. Une toute autre perspective sur les trajets métro-boulot-dodo. Sourire avenant et égal, serviable devant l'éternel. 

Les enfants sont doux et amers à la fois. Ce soir, le fjord est agité de bourrasques qui malmènent les eaux et chassent la glace au large. Le ciel est noir, le vent comme une présence qui invite à se réfugier chez soi. Les montagnes ont disparu dans le brouillard, l'horizon est néant gris. C'est comme si elles n'avaient jamais existé. Le décor change du tout au tout chaque minute.

Ittoqqortoormiit, jour 9

Veille de jour de paye, on peut sentir la pression dans l'air. Les enfants agissent tout autrement. Dans vingt-quatre heures, leurs parents vont les laisser dehors le ventre vide pour s'enivrer jusqu'à plus soif. La veille, c'est les allocations des personnes âgées qui tombent, les enfants sont arrivés chacun avec une canette de Faxe Kondi à la main. La communication est difficile. 

Les ados sont obligés de finir leur lycée à Nuuk, faute de professeurs dans le village. À l'autre bout du pays sans famille à quinze ans. Soit encore plus jeune quand on prend en compte l'innocence ambiante et les sourires qui poinçonnent le coeur. On vit dans une bulle étrange qui préserve du monde extérieur, mais qui par endroits, le laisse aussi s'infiltrer plus profondément qu'ailleurs et surtout plus qu'il ne devrait dans la vie d'un enfant. Difficile de croire que toutes ces singularités ont vu le jour dans la même parcelle de terre rouge. Il y a la bonté et il y a la dureté. Certains sont des petits rocs. Impossible d'imaginer ce qu'ils peuvent vivre une fois rentrés à la maison. C'est quelque part rassurant quand ils rechignent à manger le riz au lait du goûter, l'essence même de l'enfant reste plus forte que les éléments.

Nous, on paraît normaux jusqu'au moment où on se retrouve à partager la même banane entre huit personnes. C'est là qu'on se rend compte du caractère exceptionnel des conditions. Quatre semaines pour nous, toute une vie pour les enfants.

On se prend à rêver de fruits et d'amants éloignés, les yeux plongés dans la lune rose et pleine au milieu du ciel blanc. Minuit et demie. Un mirage au milieu des icebergs qui absorbent la couleur des nuages. L'eau est plate, l'horizon n'est que nature paisible et tourmentée qui, sans cesse, se joue de l'homme.

Ittoqqortoormiit, jour 7

Le soleil nocturne rend le sommeil lourd et gourmand. Nuits sans rêves.

Dans l'Est du Groenland, on fête l'anniversaire des enfants en invitant les adultes à faire des jeux d'argent. L'alcool et le jeu sont les deux fléaux ici. Marati était l'heureux élu aujourd'hui. Petit veston et veste siglée. Mine déconfite dans un coin des gradins du gymnase. Difficile de grandir dans un monde de grands.

Ce soir, les icebergs s'avancent à notre rencontre à vue d'oeil. Le policier du village fait du freestyle sur son Zodiac dans la baie. Avec seulement douze mois sur place, le danois a de quoi être le bleu du patelin. La conduite à la verticale au milieu du puzzle de glace témoigne à sa place de son manque d'expérience. Depuis l'Islande par la mer ces temps-ci, il faut compter deux jours pour la traversée puis quatre de plus pour espérer se faufiler à travers la glace. 

La bonté aveugle dans le sourire des enfants, on y trouve la grâce.

Ittoqqortoormiit, jour 6

Le décor est perpétuellement changeant ici. Hier randonnée dans la baie aux morses, qui ont déserté au profit des hommes. La neige jusqu'au genou parfois et de la pierre noire et du quartz le reste du temps. La glace flottante et clairsemée à perte de vue. 

Un homme esseulé a essayé de se joindre à nos danses paillardes samedi soir, il a toqué à la porte armé d'une bouteille de bière. Dans les années 50 et 60, le gouvernement danois obligeait les jeunes groenlandais rentrant dans l'adolescence à passer un an (?) au Danemark. Ils en revenaient démunis face à leur propre famille, incapables de se rappeler de leur langue maternelle. 

Aujourd'hui, les jeunes sont à la plage arctique, le fusil de chasse planté dans la neige. Ricochets qui comptent au septuple. Gospel improvisé depuis la salle de musique de l'école élémentaire qui déborde de la vue sur la baie rose de soleil. Le sourire des enfants ici a quelque chose qui transperce l'âme. On touche aux vraies choses. La montagne bossue et les yeux brillants de Stella. La glace est tachée de sang parfois et on croise des os de narval le long de la piste en terre battue.

Le village entier est désormais privé de café, le magasin agonise de jour en jour. Le bateau ne vient que d'ici une semaine et il ne portera ses fruits que dans dix jours au mieux, le temps de décharger les reliques d'une autre dimension. On meurt surtout de soif ici et ne rêve que de l'eau de la rivière qui naît du glacier. Il paraît que c'est parce que l'air est sec.

Les enfants escaladent les containers comme on grimpe aux arbres, avec une aisance insouciante. On n'est jamais vraiment seul quand le jour est là toute la nuit. 

Ittoqqortoormiit, jour 4

Des bidons qui ressemblent à ceux du liquide de refroidissement, sirops couleurs bleu électrique et vert pomme, qui déteignent sur les doigts et que les enfants adorent dans leurs verres.

Ittoqqortoormiit, jour 3

Le brouillard s'étend sur le fjord, il dévore lentement l'horizon. Aujourd'hui, un homme à la balafre qui lui taille un sourire permanent est venu nous vendre de la chair d'ours polaire. Il aurait essayé de se planter une balle dans la tête un soir de boisson noire et balade depuis son impuissance aux yeux de tous. Pas de prison au Groenland sinon celle imposée par la terre. On y dort seulement mais on doit travailler le jour. Les vrais criminels sont envoyés sur le continent, au Danemark. On a acheté la chair du roi de la chaîne alimentaire. Cinq heures à petit feu pour en venir à bout.

Ce soir, les chants d'un autre monde, celui des baleines et des chiens, et quelque chose de plus profond, s'engouffrent dans la baie et meurent dans un écho interrogateur. Dans la vacuité ambiante, le moindre bruit prend des proportions monstrueuses, comme une maison vide dont on déménage. Le silence solide est entrecoupé par les bourdonnements des quads qu'on apprend vite à détester.

L'eau du fjord s'est remplie des icebergs alentours, retardant encore un peu plus la venue du porte-container qu'ils attendent depuis 9 mois ici.

Ittoqqortoormiit, jour 2

C'est assez dur de se passer des communications avec le monde extérieur pour le moment. Il y a tout un mythe autour des ours polaires ici, on se croirait dans Le Village. La seule chose à faire si on en croise un selon les locaux, c'est de lui souhaiter "bon appétit" (en français dans le texte). Impossible de sortir du village sans une arme à feu, le danger est trop grand apparemment. Des chiens de traîneau sont postés aux frontières de la ville, comme un rempart.

Derrière la montagne qui délimite nos frontières pour les quatre prochaines semaines, c'est la décharge publique. L'intérieur de notre territoire est d'ailleurs dans le même état, pas de mensonges possibles sans le manteau blanc. Des crânes de chèvre et des ossements éparpillés un peu partout, des traîneaux démantelés, de vieux motoneiges. Le silence aquatique déchiré par le bourdonnement des quads.

Au loin, on entend toujours les pleurs des chiens qui teintent les journées d'une sorte de mélancolie pressante qui grandit dans le coeur. Une plainte en coeur, comme venue d'ailleurs. Le chant des baleines terrestres. Les antennes paraboliques gigantesques rajoutent à l'impression d'une autre terre. Tournées vers le continent dans une sorte de torticoli. Une béquille contre la solitude. L'eau est encore morcelée d'un puzzle blanc, souvent encore plus lumineux que le ciel lui-même.

Sur la montagne marbrée, le village prend des dimensions surréalistes à force de grimper dans les graviers. Sur les collines alentours plus préservées de la fureur de construire, c'est presque la bruyère de Victor Hugo. Les rochers deviennent romantiques et les vieux jouets solitaires retrouvent leur histoire.

On passe la journée à essayer de prononcer l'imprononçable, chacun avec son accent respectif et le téléphone arabe qui s'en suit. Ce soir, on a goûté au narval séché et à la peau de baleine. Au boeuf musqué aussi. Une sorte de chewing-gum rustique qui résiste aux dents. Une fois le gras dissout, les 7 millimètres de peau ne veulent pas disparaître. Le narval reste entre les dents comme un rappel de la culpabilité d'avoir mangé de la licorne des mers. Sur les doigts aussi, on a du sang sur les mains, l'odeur est tenace.

Ittoqqortoormiit, jour 1

Bien arrivés au village après deux avions et un hélicoptère (Reykjavik -> Akureyri -> Neerlerit Inaat -> Ittoqqortoormiit). Les plus petits aéroports que j'ai jamais vus. On a atterri sur une piste de terre battue au milieu des montagnes, décor tout droit sorti d'un film de science fiction. Dune? Star Wars? Peut-être même Jurassic Park. La salle d'attente ressemble au salon d'une gentille grand-mère très hospitalière. Une minuscule télévision qui diffuse des "documentaires" sous-titrés en danois sur des designers d'aquarium façon "pimp my ride". Voilà les premières images du Groenland. Dehors, des boyscouts jouent avec un ballon-fusée, ils sont tous parés de chapeaux-moustiquaires du plus bel effet.

On est appelés dans le hangar pour retrouver nos bagages. Un petit monsieur souriant joue les pêcheurs au milieu des sacs à dos multicolores. On se sent assez fiers quand on double tous les touristes pour aller prendre l'hélicoptère après leur avoir dit nonchalamment qu'on prenait racine pendant 4 semaines sur ce gros caillou infesté de moustiques et d'ours polaires. La poussière ocre finit de les envelopper de mystère alors qu'on s'envole, euphoriques. On ne vole pas en réalité, on flotte. Au dessus du fjord, des petits ruisseaux éphémères, des icebergs et des montagnes marbrées de neige qui semblent pleurer leur glacier. La terre est à vif et l'eau lisse. Je me retiens de pleurer en vérité. Un rêve si lointain qui devient soudain une réalité qu'on ne peut nier. On se faufile entre les falaises et le village apparait au bord de l'eau dans une enclave paisible.

Un attroupement nous regarde nous poser depuis la piste en cailloux qui relie l'héliport, on est tout d'un coup gênés, pensant égoïstement qu'il s'agit là d'un comité d'accueil alors qu'ils attendent juste de faire le voyage inverse vers la civilisation.

On nous laisse le choix entre le pick-up du policier du village ou le chariot à bagages derrière le quad d'un inuit au sourire chaleureux et édenté. Je choisis la police pour l'ironie de ce voyage derrière les barreaux pour une fois dans ma vie.

Tout ressemble exactement aux photos et pourtant on a du mal à y croire. Le fjord s'étend à perte de vue tel un miroir parfait du ciel. Le bruit des gravas sous les pieds comme une plage perpétuelle.

Essai sur l'autisme

  

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Projet de réflexion dans le cadre de l'exposition "Autismes, regards" à la Maison des Métallos du 9 au 26 avril 2015, en collaboration avec Gobelins, l'école de l'image et le Service de Psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent de l'Hôpital Universitaire Robert Debré

À un passant

J'ai vu ce type dans la rue. Il était désarçonnant de beauté. Silhouette élevée et longiligne dont les pas agiles faisaient solennellement onduler son pantalon de costume. Regard pénétrant et sourire acide.

C'était pas toi?