Ittoqqortoormiit, jour 22

Ces dernières journées ont été riches en ennui terrible et en sensations extrêmes. Conduire un quad à toute allure le long de la baie des morses, le vent glacial qui prend à la gorge et l'adrénaline aux tripes. Les larmes coulent toutes seules. Le rire qui monte aussi, incontrôlable. Le vrombissement du moteur puis le silence solide de la rivière qui gît en bas de la montagne à deux bosses. Le sentiment de liberté poussé à bout. Toujours, la mort toute proche avec les peaux de phoque éventré étendues à même la roche le long de la route. On prend un chasseur en autostop. L'eau est au bleu noir. L'ours pas loin.

Ce soir, c'est les gros mots qui sortent tout seuls au contact de l'océan arctique à deux ou trois degrés. Se baigner dans le grand Nord. On perd le contrôle de son corps et on se blesse sans même le sentir tant le froid anesthésie l'enveloppe. L'impression d'être complètement bourré quand ses membres ne répondent plus et qu'on est incapable d'enfiler son pantalon tant les orteils sont endormis, passés de l'autre côté. Le froid ne vient pas instantanément mais il est mordant à en faire tourner la tête et la raison. On passe par la haine du monde entier puis l'apaisement ultime vient de lui-même. J'ai jamais eu meilleure mine et des yeux plus brillants que maintenant. 

Le monde est flottant et l'amor fati encore plus grand, grisé par l'afflux sanguin. "Whatever happens, everything will be fine." Le chai tea du vainqueur. L'esprit en paix, les détails disparaissent face à l'hypothermie.