Le genre de situation qui n'arrive qu'une seule fois dans une vie: se précipiter hors du supermarché pour aller apprécier la visite d'un ours polaire à quelques mètres au large du village. Quelques minutes plus tôt, j'avais remarqué les larges plaques de glace propices aux balades du roi blanc. Pour certains, la dernière rencontre remontait à plus de vingt-cinq ans. Mais certainement pas pour les habitants de ce nid de coucou polaire. L'ambiance dans les rues est électrique, comme sur le fil. L'ours se pavane de long en large, on le suit à la trace. Les chiens tirent sur leurs laisses comme des furies et aboient comme des petites filles énervées et capricieuses.
La tension est palpable et grandissante, l'ours est plus rapide que tous et on se repère aux bourdonnements des quads qui arpentent les chemins de traverse. Les laisses finissent par lâcher par endroits et les combats de chiens prennent le relai. Quand l'ours s'est rapproché dangereusement des rochers, à cinq ou six mètres, ils ont voulu tirer en l'air pour lui faire peur mais le fusil s'est enrayé. Grand prince, il a fini par rebrousser chemin dans l'autre direction et repartir de là où il était venu, la décharge à ciel ouvert derrière la colline, qui l'avait d'ailleurs rendu à moitié noir. On ne sait d'ailleurs pas ce qu'il advient des sacs des toilettes une fois qu'ils sont collectés, personne ne le sait, ou plutôt personne ne veut savoir.
On passe le reste de la journée sonnés de cette rencontre impromptue et surréaliste. Apprendre la sensation d'une peur nouvelle et physique, menace sourde mais bien présente. Apparition paisible mais terrifiante, indirectement. La beauté, la grâce et la terreur toujours. La beauté qui fait peur, cadeau de la nature à double tranchant. On touche au sublime pour de bon.
Les ours polaires sont donc vraiment là, ce n'est pas un mythe pour nous garder dans les murs. Ce qui fait le plus peur dans le fond, ce n'est pas le fait de voir un ours polaire mais c'est surtout quand on ne le voit plus. La nature reprend ses droits, sa place de maîtresse de la vie des hommes. Elle est la seule juge, l'oeil toujours ouvert, omnisciente et omniprésente.
Devant le spectacle de la nature, on ne peut que s'arrêter de vivre pour vivre alors encore plus fort. On s'arrête et on apprécie, quels qu'en soient les risques et les conséquences. Tous les enfants sont là, aussi. La douceur dans la tempête.