Ittoqqortoormiit, jour 26

Hier matin, j'ai vu le portrait de Baudelaire dans l'empreinte d'une chaussure laissée dans le sable. Plus tard, j'ai perdu mes propres chaussures. Situation absurde. Week-end de house parties. À la fermeture du bar de la ville, c'est la chasse à qui payera sa maison pour les âmes en peine. Vendredi soir, c'est le cottage cossu des parents de Niels. La vue sur la baie depuis le salon feutré est extraordinaire. La mafia des ados s'adonne au poker sous le plafonnier de la salle à manger qui diffuse une lumière théâtrale. 

Au réveil, le village baigne dans un halo flou et lumineux qui embaume les collines de mélancolie. Les nuages rasants éblouissent et tourbillonnent. Plus tard, le sourire de Robert au milieu du gymnase. Il a l'air touché ou peut-être que c'est seulement moi quand il m'offre son bracelet-prénom fait de petites perles en plastiques. "Why? - Because I'm Jay. - Oh so I'm Robert? - Yes." Son sourire est le même mais quelque chose change dans ses yeux, imperceptiblement plus sombres. Le sourire complice de Daniel aussi. Les enfants ont grandi. Le gymnase se vide finalement et c'est le silence des néons qui remplace les rires clochettes. J'aimerais savoir ce qu'ils deviennent.

Le soir, c'est la maison du responsable du gymnase qui nous accueille après une tentative ratée d'aller une dernière fois au bar. Tous les âges sont là ce soir encore mais l'ambiance est sensiblement moins bon enfant. Comme au cou des locaux au bar, on retrouve ici aussi des stigmates des enfants fantômes et de leurs créations. Photos sur les murs et colliers en pâte à modeler. Bols en perles fondues et cadavres de bières sur la table basse. La soeur de l'hôte a une balafre qui divise son front en deux,  des scarifications le long des avant-bras et des cratères dans la peau qui peinent à cicatriser. Diana a 37 ans et elle est déjà grand-mère de deux petites filles. Un sourire aimable et narquois, cynique et sincère. Le petit salon est bondé, le taux d'alcoolémie ambiant suffisamment élevé pour imprégner les murs. La testostérone déborde et les étrangers font des émules. Le plafond bas fait office d'autocuiseur. 

Dehors, le village détrempé dévoile son unique route en béton qui relie la jetée au supermarché. Niels nous raccompagne en slalomant entre les innombrables mares puis s'abrite du vent qui vient des terres en bifurquant derrière l'église.

Ce soir, la mer est blanche, noire, grise et bleue. Les couleurs se superposent et se fondent avec du ciel qui se moque de différencier un quelconque horizon longiligne. Au coucher du soleil vers vingt-deux heures, le ciel se teinte de parme à l'Est et de corail à l'Ouest. Jamais je ne me lasse de contempler les figures abstraites qui se dessinent entre les icebergs à la surface de l'eau tantôt plate, tantôt démontée.