Ittoqqortoormiit, jour 12

Les enfants parlent beaucoup d'Hitler ici, j'ai pas d'explications et peut-être que c'est le cas de tous les enfants en général. On dirait que la météo se joue à loisir de nous. Le bateau était attendu ce matin mais il n'a pas pu affronter la mer de glace que lui avaient réservé les éléments dans la nuit. C'est comme si on avait repoussé Noël. L'impression de vivre une sorte de Truman Show avec un régisseur météo face à sa bulle microcosme. C'est chaque jour un décor différent, la glace fond à vue d'oeil. La mer prend une couleur émeraude et se trouble à force d'agiter les glaçons.

Les montagnes s'avèrent d'autant plus impressionnantes quand on les affronte désarmé cet après-midi. Un appel intérieur au drame qui fait écho aux peurs bleues.

Batheba a passé son dimanche après-midi à nous aider à faire le ménage. Samedi soir chez les cousins de ses parents pour ne pas les voir boire. C'est aussi elle qui les aide une fois la fête terminée. Elle n'arrête pas de répéter qu'elle n'est bonne à rien et devant Twilight, elle nous avoue qu'elle n'aime pas voir les scènes de sexe au cinéma et que son cousin un an plus jeune l'a harcelée sexuellement en l'empêchant de sortir de sa chambre un jour. Le trou noir et froid au fond de ma poitrine. Dieu merci, Batheba a su quoi faire et éviter le pire en parlant à ses parents. Mais ce genre d'expériences laisse des traces. Dans un mois, Batheba, qui vient d'avoir quinze ans, partira étudier à Nuuk. 

Les enfants sont toujours quelque part dehors, ce sont eux en réalité qui peuple le village. Des forces de la nature au potentiel indénombrable. Ce soir, ils escaladent les rochers ou bien pilotent un drone à tour de rôle. Au loin, la barrière de montagnes qui délimite notre univers prend une couleur intense et rose.

C'est le premier coucher de soleil de la saison et en son sein, les prémisses de l'hiver prochain. Nostalgie naissante d'une lumière perdue.